Occhju et signadora

 

 

Dans la nuit du 24 au 25 décembre, le Père Noël, avec sa hotte et ses jouets par milliers, fera la tournée des cheminées. Le généreux vieillard obéit à l’injonction des enfants sages et poursuit une fabuleuse trajectoire. Il ne sera pas le seul sur la brèche ce soir-là.

À travers l’île, à minuit tapante, les Signadore – celles qui signent – seront aussi contraintes à l’action nocturne. En qualité de passeuses de relais, parce qu’elles sont liées par un pacte indissoluble avec un monde mystérieux. Leur mission est alors d’apprendre quelques gestes aux générations futures, de transmettre dans un murmure une prière en langue corse et au-delà une culture.

Elles seront gagnées par la hâte. Et pour cause. La nuit de Noël sera la seule occasion dans l’année de créer de la continuité et de faire en sorte qu’une mémoire étrange perdure. Durant quelques précieuses minutes, dans le huis clos de la maison, l’apprentie Signadora sera à l’écoute du souffle court et inquiet de celle qui enseigne. Peu à peu, à mesure que l’assiette, la bougie et la lumera – la veilleuse avec son huile – trouvent leur place sur la table, elle verra se dessiner quelques enjeux. Une fois que l’échange sera terminé, qu’elle sera en pleine possession de ses moyens, elle pourra se prévaloir de savoir prélever l’huile de l’index, de pouvoir interpréter la fusion des gouttelettes avec l’eau.

Les enfants, principales victimes

Au final, des désastres seront évités et le monde autour d’elle ira un peu mieux. Car le mauvais œil – l’ochju – est circonscrit et chassé selon une méthode d’outre-temps. Les Signadore n’ont jamais cédé au changement ni redouté la modernité. Leur rituel est figé depuis des générations.

En 1863, dans son Histoire de la Corse, Jean-Ange Galletti décrit le cérémonial avec précision. La Signadora « commence par se signer trois fois de la croix et récite en secret des prières. Lorsqu’elle a fini, elle recommence le signe de la croix, et faisant apporter l’assiette qui contient l’eau au-dessus de la tête de l’enfant, elle plonge deux de ses doigts dans l’huile de la lampe et laisse tomber quelques gouttes dans l’assiette : c’est d’après la forme que ces gouttes d’huile prennent en tombant dans l’eau qu’elle prononce ses oracles ».

Des gouttes bien rondes indiqueront que tout va bien. En revanche, lorsque les gouttes s’étalent, le mauvais œil est bel et bien là. Le plus souvent, il est la conséquence d’une rencontre avec une personne hors norme, en d’autres termes « possédant la faculté de jeter le mauvais œil d’un simple coup d’œil ». Les enfants sont des victimes faciles. « Ils sont désignés pour être tourmentés », estime Galletti. Comme chez les adultes, les migraines, les coups de cafard, les poussées de fièvre inexpliquées constitueront de sérieux motifs d’inquiétude. Le mal est fait. Les mesures de prévention n’ont sans doute pas été appliquées. Car en toutes circonstances il y a de bons comportements à tenir. « Si quelqu’un s’approche d’un enfant et lui dit qu’il est beau, sage, il faut qu’il y joigne Que Dieu le bénisse, autrement la mère où la personne qui tient l’enfant lui en fera le reproche », poursuit l’historien.

Faire les cornes à l’énoncé d’un compliment est aussi une bonne parade contre le regard malfaisant. Quoi qu’il en soit, la Signadora aura le dernier mot. Quitte à tâtonner parfois et « à renouveler le charme pour le mal des vers ». Cette fois, la procédure est différente. À chaque fléau correspond un remède symbolique. « Elle prend une balle de plomb qu’elle met dans une lampe en fer sans huile, elle place cette lampe sur les charbons ardents. Lorsque le plomb est fondu, elle prend une assiette où on a versé de l’eau et après s’être encore signée trois fois du signe de la croix, et avoir dit des mots en secret, elle verse le plomb fondu dans l’assiette ».

De quoi passer entre les balles

À nouveau, elle identifiera les signes qui ne trompent pas. « Si le métal en touchant l’eau se sépare en lignes se dirigeant d’un côté et d’autre, alors, le malade est vraiment atteint par les vers. Mais si le plomb forme une masse, elle prononce les oracles et affirme que le mal des vers n’y est pour rien ».

Quoi qu’il en soit, elle viendra à bout du pire d’une sentence, en « prononçant la guérison complète et instantanée », observe Galletti. Auparavant, la femme a bien souvent pris « l’ochju » sur elle. Le transfert se manifeste à travers une succession de bâillements et souvent quelques larmes. Signé et Signadore peuvent poursuivre leur trajectoire. Dans les années 1800, les bandits se jouèrent de la pratique, tout en jugeant utile d’accorder les méthodes protectrices à leur existence de sac et de corde. La standardisation a ses limites. On s’adapte à la situation. Le raisonnement validera « l’ingermatura ou charme contre tout attentat de la vie de l’homme et surtout contre les coups d’armes à feu et les coups d’armes blanches », explique Galletti.

« L’apôtre de la Corse »

Selon l’historien l’approche comporte une part de rédemption. Le remords étreint la pire des crapules. Comme la peur du Tout-Puissant. Ainsi, « Les bandits qui avaient porté la désolation et la mort dans tant de familles et qui avaient jeté la terreur dans certaines contrées de l’île, ces scélérats qui avaient souillé leur âme dans les crimes les plus atroces, avaient conservé encore quelque crainte de Dieu et ils espéraient vivre assez vieux pour avoir le temps de se repentir et d’obtenir le pardon de tous leurs méfaits », explique l’historien. Pour atteindre cet objectif louable, les hors-la-loi comptent sur « des médailles bénites, des scapulaires et autres objets sacrés ».

Ils ont pour habitude de suspendre leur gri-gri à leur cou. Ils peuvent désormais poursuivre leurs terribles desseins tranquilles et réconfortés. Assassins, voleurs mais sous haute protection. « Ils se croyaient ingermati, c’est-à-dire invulnérables ». Chez certains, comme chez ce bandit réfugié dans la région de Vescovato, les breloques ont prouvé leur effet protecteur. D’autant que la route du malfaisant croisera celle du Père Leonardo, « appelé l’apôtre de la Corse » aux dires de l’historien.

Le missionnaire au nom de sa foi et de sa croyance en la beauté du monde avait acquis sa notoriété à force de pacifier les familles et de mettre un terme à de sanglantes inimitiés.

Une fois son œuvre de réconciliation achevée, il avait coutume de clouer sur la porte des nouveaux amis de petites croix de bois. Un beau jour Leonardo décida de quitter le couvent de Mariana pour rejoindre celui de Vescovato. La maladie empêcha le malheureux de concrétiser son projet. Alors le padre fit appel à ses ouailles. Les habitants de Mariana vinrent aussitôt à la rescousse. « Ils firent un brancard, y mirent un matelas et y ayant placé le moine infirme, chargèrent sur leurs épaules le précieux fardeau. »

Une fois arrivé à Lago Benedetto, sur les rives du Golo, le religieux décida de faire une halte. Il en profita pour envoyer sa petite escorte débusquer un bandit dans le maquis. On ne tarda pas à mettre la main sur le hors-la-loi et à lui faire passer le message : un saint homme souhaitait lui parler. Il n’avait rien à redouter ni d’eux, ni de la force armée. Le renégat obtempéra et se retrouva face au représentant de Dieu en ce bas monde. La colère sera le moteur de chaque mouvement du malheureux Leonardo : « Ah ! Scélérat. Après avoir trempé tes mains dans le sang de tes semblables, tu as osé porter ces mêmes mains impies et encore tachées de sang sur le corps vénéré de Jésus-Christ ! Imbécile ! Est-ce que tu crois être rendu invulnérable par le sacrilège que tu as commis ? Ayant prononcé ces mots, il lui déboutonna son gilet et sa chemise, et montra à tous ceux qui étaient là présents l’hostie consacrée que le bandit s’était accolée à la poitrine, afin d’être invulnérable, ingermato », raconte Galletti. Aussitôt, le bandit tomba à genoux, éclata en sanglots puis se mit à implorer « Ô Saint Homme, sauvez-moi ».

Le religieux accepta car il était aussi homme de pardon. Il retira l’hostie, livra quelques sages conseils et promit le salut à la condition « d’un repentir sincère ». Le bougre, convaincu, suivi son sauveur jusqu’à Vescovato. Il y reçut un sauf-conduit qu’il utilisa pour rejoindre l’Italie. Là, il trouva l’apaisement dans un couvent. Il y restera enfermé jusqu’à sa mort « en vénération ». L’ingermaturadisparaîtra avec les bandits corses. Quant au moine, il sera béatifié par Pie VII mais jamais canonisé.

Source article : https://www.corsematin.com/article/corse/une-nuit-pour-apprendre

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