Catarinella, monte plus haut

Catarinella, monte plus haut

(Écris en 1852 par Mathme Marini, de Porto-Vecchio).

LES SEPT PAIRES DE SOULIERS DE FER ET LES TROIS

BAGUETTES DE BOIS

montagne

CATARINELLA et ses deux sœurs allaient chercher du bois au pied du Monte Incudine (i), et tous les jours une voix disait à la plus jeune :

— « Catarinella, monte plus haut. »

(i) Monte Incudine, la plus haute montagne du sud de la Corse, située au-dessus des sources du Rizzauese et du Travo. L’In- cudine est une masse énorme de granit, terminée par une plate-forme en pierre grise, lisse et polie, qui ressemble à une immense enclume. De cette forme étrange du rocher est venu le nom de la montagne.

Les jeunes filles curent d’abord bien peur, mais à force d’entendre cette voix qui l’appelait, Catarinella finit par s’y familiariser.

Un jour elle dit à ses sœurs :

— « Voulons-nous monter voir ce que veut cette voix?

— Oh ! La sotte ! veux-tu nous faire tuer ?

— Il faut que je sache ce que l’on me veut.

— Tu ferais bien mieux de ramasser ta charge de bois et de retourner à la maison » Mais la jeune fille, qui était courageuse, ne voulut rien entendre. Elle embrassa ses sœurs et partit du côté d’où la voix semblait venir. A mesure qu’elle avançait vers le sommet du Monte IiiciuUne, la voix disait toujours :

— « Catarinella, monte, monte plus haut. » Et Catarinella montait.

Après avoir voyagé une grande partie de la journée, la jeune fille trouva un jardinier qui, la voyant, lui dit aussitôt :

— « Ah ! pauvre enfant, qu’es-tu montée faire ici? Tu mourras si tu n’accomplis la chose que l’on doit t’imposer. » Et le jardinier conduisit Catarinella dans la plus belle salle du plus beau château qui se fût jamais vu. Cette salle était remplie de statues. L’homme qui les gardait lui dit :

— « Catarinella, si tu n’accomplis ce que je vais te dire, pour toujours la parole séchera sur tes lèvres, tes yeux se fermeront- à la lumière et de vivante tu deviendras morte.

— Ah! Mon Dieu! et que faut-il faire pour me sauver?

— Viens ici.

— Voilà.

— Vois-tu ces statues? elles sont là pour ne pas avoir accompli la tâche que je leur avais imposée; mais comme tu es belle et charmante, ta tâche à toi sera beaucoup plus douce que celle des autres.

— Que me faut-il faire?

— Viens encore par ici. »

Catarinella s’approcha.

— « Regarde.

— Je vois des hommes, tous habillés comme des priiKes. Le moindre d’entre eux est sans doute un comte ou un marquis.

— C’est bien. Vois-tu maintenant celui qui est là, dans cette niche?

— Oui.

— C’est le fils du roi ; il n’a que vingt ans et tu dois l’épouser.

— L’épouser? Ah! Malheureuse que je suis ; mais il faut lui rendre la vie.

— C’est justement ce que tu dois faire. Si tu ne peux y réussir, tu seras changée en statue de pierre pendant cent fois cent ans ; mais si tu fais tout ce que je te dirai, tu réussiras, et tous les trésors qui sont ici t’appartiendront. Tu pour- ras alors célébrer ton mariage.

— Que faut-il donc faire?

— Il faut que tu uses ces sept paires de souliers de fer et ces trois baguettes de bois. Tu iras de château en château, de village en village; tu passeras par les routes ou tu en feras, mais tu ne retourneras ici que lorsque les sept paires de souliers de fer et les trois baguettes de bois seront complètement usées, les unes à force de frapper aux portes, les autres à force de parcourir des royaumes. »

Catarinella prit ses souliers, ses baguettes et partit.

Elle voyagea trente jours et trente nuits sans s’arrêter. Enfin elle rencontra une forêt. Elle y entra et vit une petite lumière.

— « Si je pouvais arriver jusque-là, dit la jeune fille, je pourrais y passer la nuit. »

Elle pressa le pas et trouva une maison en ruine, toute couverte de lierre et de ronces.

— « Pan ! Pan !

— Qui est là?

— Ouvrez ; je suis une pauvre fille qui demande l’hospitalité pour cette nuit. »

Un vieillard lui ouvrit. Sa barbe, longue et blanche, lui tombait jusqu’aux genoux.

— « Entrez, mon enfant ; il y a cent ans que

je n’ai vu un visage humain. Mais, dites-moi, où allez-vous ainsi?

— Je cours par le monde jusqu’à ce que j’aie usé ces sept paires de souliers de fer et ces trois baguettes de bois. » Et Catarinella lui fit le récit de ce qui lui était arrivé.

Le lendemain, la jeune fille voulut partir.

Le vieillard lui dit :

— « Voilà une poire avec laquelle tu peux jouer une musique merveilleuse. Tu arriveras devant le palais du roi tout en jouant, et si tu dis alors : « Poire, poire, ne m’oublie pas, » aussitôt sortira de terre le palais où le fils du roi se trouve enchanté. »

Catarinella continua sa route.

Après avoir traversé bien des fleuves et passé bien des montagnes, elle trouva dans une plaine immense un pauvre homme qui bêchait près de sa cabane.

— « Voulez-vous m’accordcr l’hospitalité pour quelques instants?

— Qui es-tu? Les années ne se comptent plus depuis que j’ai quitté les hommes.

— Je suis une malheureuse qui cherche à user sept paires de souliers de fer et trois baguettes de bois. »

Et Catarinella raconta son histoire.

— « C’est bien; voilà une noix avec laquelle tu peux jouer tous les airs qu’il te plaira.

— Merci, mon brave homme.

— Si tu dis : « Noix, noix, ne m’oublie pas, » il sortira de terre le moulin du roi, qui se mettra à tourner et à moudre tout le grain que l’on voudra.

Pars, maintenant; sur ton chemin tu rencontreras un ermite qui, lui aussi, te donnera quelque chose. »

En effet, Catarinella rencontra l’ermite un an plus tard. Celui-ci lui donna une amande avec laquelle on pouvait faire parler et danser même les morts. Longtemps après, la jeune fille arriva dans la cité du roi.

Là, ayant rencontré une procession qui accompagnait un mort, elle se mit à jouer de son amande.

Aussitôt le mort se leva et se prit à parler et à danser, au grand étonnement des assistants.

Emerveillé, tout le monde entoura Catarinella, et le roi, présent justement, car c’était un grand de la cour qu’on enterrait, demanda à la jeune fille :

— « Combien veux-tu de ton amande?

— Je ne la vends ni pour or ni pour argent.

— Je te donne ma ville et mon palais.

— Je ne la donnerai jamais, serait-ce même pour un royaume. »

Le roi fut forcé de laisser Catarinella ; mais avant de partir il lui dit :

— « Viens chez moi ; je t’attends ce soir.

— J’irai, » dit celle-ci.

Le soir, Catarinella vint jouer de sa noix devant le palais du roi.

C’était une si merveilleuse musique que le sou- verain se leva de table pour voir ce que c’était. Il vit son moulin tournant, tournant toujours devant lui.

— « Ah ! Que c’est beau ! Catarinella, Catari- nella, vends-moi ta noix.

— Non, je ne la vendrai pas,

— Puisque tu ne veux rien vendre, continue à jouer de ta noix. »

Catarinella prit alors sa poire et continua à enchanter tout le monde par sa mélodie. A mesure qu’elle jouait, on voyait s’élever peu à peu le château où était changé en statue le fils du roi. Enfin la salle des statues apparut. Lorsque le roi reconnut son enfant, il devint comme fou.

— « Catarinella, vends-moi ta poire ; prends mes trésors, ma vie; prends ce que tu voudras, mais donne-moi ta poire.

— Non, répondit la jeune fille; mais si vous voulez votre fils, suivez-moi.

— Et où irons-nous? Je ne vois plus le palais où mon fils est enchanté. »

En eflfet, le palais avait disparu aux derniers accords de la poire.

— « Pour retrouver votre fils, il vous faut l’aller chercher loin, bien loin, au Monte Incudine ; prenez votre voiture et partez. »

Le roi fit atteler immédiatement ses plus beaux chevaux, puis il dit à Catarinella :

— « Monte vite à mes côtés, afin d’arriver plus tôt.

— Ah ! non ; il faut que je marche à pied. Il me reste encore à user une paire de souliers de fer. Allez toujours devant vous, et lorsque vous rencontrerez le Monte Incudine vous vous arrête- rez. Prenez bien garde surtout d’avancer quand une voix vous dira de monter plus haut ; il vous faudrait user, comme moi, sept paires de souliers de fer et trois baguettes de bois avant de pouvoir désenchanter votre enfant.

— Merci, Catarinella, » dit le roi.

Et il partit.

Après avoir voyagé bien longtemps, la jeune fille s’aperçut avec plaisir que ses souliers de fer et ses baguettes de bois étaient complètement usés. En ce moment le Monte Incudine n’était pas bien loin, et elle fut arrivée avant le coucher du soleil.

Au pied de la montagne elle rencontra le roi.

— « C’est bien ; attendez-moi encore un peu et je viendrai vous chercher. »

Lorsque Catarinella mit les pieds dans le château, les arbres de la forêt se mirent à chanter, les pierres à danser et les bêtes à parler. Et tout cela disait :

— « Bonjour, Catarinella, bonjour. »

Et Catarinella disait à tous :

— « Bonjour, bonjour. »

Le gardien vint à sa rencontre.

— « Les souliers et les baguettes sont-ils usés?

— Oui, les voilà.

— C’est bien.

— Je veux maintenant ressusciter le fils du roi.

Non, attends un peu. Donne la vie auparavant à tous ceux qui l’entourent, afin qu’il ne se trouve pas seul lorsqu’il reviendra à lui.

Catarinella trempa alors un morceau de baguette de bois dans une eau que lui donna le gar- dien du château et toucha les statues en disant :

— « Par cette eau je te donne la vie. »

Et, à mesure qu’elle disait ainsi, les statues se mettaient à marcher et à parler comme avant leur entrée au château enchanté.

Arrivée enfin au fils du roi, Catarinella le frappa de trois petits coups tout en disant :

— « Par cette eau je te donne la vie. »

Le prince se réveilla.

— « Où est mon père?

— Il est ici, tout près. »

Et la jeune fille alla le chercher.

Jugez de la joie du roi en embrassant son fils; il semblait vouloir l’étouffer tant il le serrait sur son cœur.

Mais bientôt il dit î

— Mon enfant, cette jeune personne a par- couru le monde pour vous sauver; il est donc juste que vous l’en récompensiez en l’épousant. »

Le fils du roi ne demandait pas mieux, car Catarinella était bien belle.

Les noces se firent donc le jour même; on in- vita tous les compagnons de captivité du prince, lesquels, heureux de vivre, se dédommagèrent, en buvant et mangeant comme quatre, du jeûne forcé qu’ils avaient dû faire.

Quelques jours après, Catarinella et son époux partirent pour leur royaume.

Arrivés dans la capitale, toutes les cloches se mirent à sonner de joie, et, pendant trois semaines, on entendit la plus belle musique qu’il soit possible d’imaginer.

C’étaient la poire, la noix et l’amande qui donnaient un concert à tout le royaume.